Quand fin d'année rime avec déprime

Des cadeaux au pied du sapin, mais le moral à zéro : la dépression de Noël touche un quart de la population. Alors que la période des fêtes se veut synonyme de réjouissance, elle exacerbe tristesse et sentiment d'exclusion pour certains.

 

Par Aouatif ROBERT | psytherapieparis.fr

La ruée aux bouteilles de champagne, au foie gras et aux petits fours, marque l'ouverture du marathon de la joie et de la débauche culinaire quand l'année a déversé sa hotte de soucis, chômage, divorces, deuils et terrorisme. Cette frénésie de consommation fixée par le calendrier peut être vécue comme une trêve, un épisode palpable de bonheur, ou raviver des souvenirs douloureux et des problèmes personnels.

Une déprime saisonnière

Avec des jours qui raccourcissent et son cortège de gastros et pharyngites, l'hiver favorise le fait de broyer du noir. Dès fin octobre, la baisse de luminosité voit la résurgence d'émotions négatives, de doutes, de regrets. La rudesse du climat, le manque de soleil ou d'exercice physique contribuent à la fatigue, à la perte de plaisir et d'envies, aux troubles du sommeil. L'approche des fêtes peut être propice à un sentiment diffus d'oppression, de mal-être, de solitude (un peu comme la mélancolie du dimanche soir), voire même de désespoir.

Pour ceux qui s'apprêtent à finir l'année comme ils l'ont commencé, fauché ou malade, célibataire ou sans famille ni amis, le bilan annuel n'est pas réjouissant, et la féerie de Noël n'opère pas. Précarité, rupture sentimentale, perte d'un proche laissent certains hermétiques à l'injonction au bonheur. Ils ne peuvent oublier, même pour quelques jours, les désillusions qui s'amassent au plus profond d'eux. Face aux visages radieux et aux bras chargés de paquets, ils ne souhaitent que se rouler en boule dans un coin en attendant que ce voyage sur la planète de Noël s'achève, que la paix sur la terre et la joie dans les cœurs disparaissent, comme par magie, dans les jours qui suivent le premier de l'An.

On ne choisit pas sa famille

Pour les fêtes, qu'on veuille ou non être en famille, beaucoup se retrouvent dans un véritable parcours du combattant, sillonnant les routes pour enchaîner les repas et les kilomètres. Il s'agit de satisfaire les différentes familles, de choisir parfois entre la famille de l'un ou l'autre conjoint, de digérer les déceptions des uns et des autres, de faire la tournée annuelle des anciens. Sans parler de l'organisation familiale du 21è siècle des tribus recomposées ou géographiquement dispersées.

Par obligation familiale pour certains, on lance ou répond à des invitations de principe pour Noël. On s'embrasse, on festoie autour d'une bonne table jusqu'à une heure avancée, et parfois on remet ça la semaine suivante. Les éventuelles discordes sont alors zappées le temps d'un repas :  dépenser, manger, boire, s'étourdir pour ne plus réfléchir et oublier ses griefs. Et si l'alcool peut apaiser les conflits, il peut aussi les enflammer : les fêtes, comme toute réunion familiale, peuvent être le théâtre de tensions et donner lieu à quelques frictions, réveiller les rancœurs entre jeunes et vieux, enfants et parents ou entre frères et sœurs. Pour certains, cette tradition des retrouvailles familiales sert le vernis social et le cliché du clan familial, soudé et heureux. Mâchoires crispées, les réponses aux sempiternelles questions (« Ça va les études ? le boulot ? les enfants ? ») par un « oui » de circonstance, parce que c'est Noël, ressemblent à une corvée annuelle.  

Au contact des proches, les fêtes peuvent réveiller d'anciennes douleurs (une frustration, une jalousie, un échec amoureux ou professionnel) que l'on pensait avoir dépassées, on est confronté à son histoire familiale et à ce qu'est la famille d'aujourd'hui. Lorsque les souvenirs difficiles reviennent, on peut avoir l'impression d'être le vilain petit canard, celui qui a le moins bien réussi sa vie, et de ne pas avoir sa place parmi les autres.


Les absents    

L'aspect social des réveillons exacerbe la solitude de ceux qui sont isolés de leurs proches. À l'approche des fêtes, assister au bonheur bien visible de ses collègues ou de passants est une épreuve, voire un calvaire. Tout le monde n'a pas une famille à visiter à Noël, ni d'enfants à gâter. Idem pour le réveillon du 31 où le broyage de noir est au rendez-vous lorsqu'ils renvoient certains à leur tristesse et leurs angoisses. Ces fêtes familiales par excellence ravivent parfois d'anciennes blessures ou des douleurs liées au deuil, au divorce, à la modification de la composition du foyer et de ses rituels, à la perte du sentiment de sécurité autrefois ressenti.

Michel redoute l'avalanche de cadeaux et les cotillons de fin d'année. Noël et la Saint Sylvestre sont devenus pour lui un passage obligé, qui lui rappelle ceux qui ne sont plus. Dès que les sapins refont surface, il pense aux disparus. Des images des jours heureux reviennent en bribes de souvenirs, de détails et petites anecdotes. Une immense nostalgie l'envahit face aux chaises vides, aux moments de grâce défunts, à l'insouciance perdue de cette période qui ne sera jamais plus comme avant.

Avoir perdu un proche, un parent ou un enfant, et passer un premier Noël sans l'être cher est une souffrance de chaque instant, incompatible avec le diktat au bonheur véhiculé en fin d'année. Au fil des années, la douleur aura évolué, ayant davantage été apprivoisée sans pour autant avoir disparu. Dans cette période où la réjouissance est de rigueur, l'absence de l'autre refait surface, comme la réouverture d'une plaie.

Priss s'assombrit à l'approche des fêtes. Prématurément veuve, plus rien est pareil. Sa fille n'a plus son père ni ses grands parents, et il faut de la motivation pour ne pas la priver de cette « magie ».

Vivement le 2 janvier

Alors que les fêtes sont annoncées à grand renfort de catalogues publicitaires, de programmes télé, d'une invasion de gros barbus en rouge et blanc, de flocons de neige en polystyrène, de paillettes et de bons sentiments, certains attendent que cela se passe. Envahis d'un sentiment de tristesse, ils souhaitent pouvoir reprendre une activité normale et afficher leurs humeurs sans être traités de trouble fête.

Pendant cette période des réveillons, le sourire est exigé, de rigueur, il semble interdit de ressentir une quelconque baisse de moral, sous peine d'assombrir le tableau de conte de fée. Les galeries marchandes regorgent de sapins et de pères Noël, partout les guirlandes scintillent pour créer la magie d'un monde de douceur. Sous peine d'être condamné pour négativisme, on dirait qu'il n'est pas bienvenu de manifester sa part d'ombre au beau milieu des chocolats, des lumières et de l'excitation de son entourage. Comme s'il fallait paraître heureux ou disparaître... La solitude revêt différents visages et, dans ce climat de joie imposée, beaucoup se sentent affectivement isolés auprès d'une famille ou d'amis en train de festoyer. Il est parfois ardu de conjuguer une volonté de s'intégrer aux autres, avec un désir d'émancipation et d'être soi.

Après l'ouverture des hostilités du 24 décembre, s’ensuit une semaine de récupération pour pouvoir enchaîner avec le réveillon du 31. Considéré comme une soirée surfaite, ce passage à une nouvelle année, avec son intégrisme du bonheur et son lot de bonnes résolutions (bientôt abandonnées), ne signifie rien pour certains, qui se demandent en quoi les douze prochains mois seront mieux que ceux écoulés. À la reprise attendue de janvier, les sapins qui meurent sur les trottoirs, les poubelles débordant d'emballages et de restes de nourriture, leur évoquent un énorme gâchis.

Accepter ses émotions

Vécus avec peine, Noël et son retour à l'enfance, le jour de l'An et ses bons vœux, peuvent aussi être l'occasion de se laisser aller à ses ressentis, d'accepter d'avoir des coups de mou et le droit de déprimer, de se dire que l'on est humain, avec nos forces et nos failles. Faire preuve d'indulgence envers soi, s'autoriser à pleurer, geindre, hurler sa souffrance (quand bien même l'on est aux antipodes du mouvement général), la rend souvent plus supportable que de la combattre ou de tenter de lui résister.

Lorsque l'état dépressif persiste

La « pression » sociale de paraître joyeux durant les fêtes, comme le poids des traditions, rendent la solitude encore plus difficile à supporter pour certains, coupables de ne pas être heureux. Le chiffre des dépressions (essentiellement des rechutes) et des suicides augmentent autour de Noël et du Jour de l'An, qui servent de déclencheurs.

En cas de souffrance profonde, persistante, peut-être faudrait-il se questionner sur l'éventualité de se faire aider. Si le besoin d'une oreille attentive se fait ressentir, il sera bénéfique de parler à un praticien de ce que l'on ressent. Explorer ce qui se cache derrière ses sentiments, derrière une impression de déception générale, permettra de trouver apaisement et mieux-être. Une thérapie donnera les clés pour comprendre les causes de ce passage à vide : une faible estime de soi, des deuils non faits, des souffrances morales, des problèmes relationnels ou familiaux, un échec sentimental, des traumatismes.

Par Aouatif ROBERT | psytherapieparis.fr

 

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Objectif : garder un moral au beau fixe

Mon approche thérapeutique