Le syndrome du sauveur

Perçu comme dévoué, généreux et fiable, le sauveur est tourné vers autrui, il est attentif à ses besoins, prend part à sa souffrance. Aider les autres est pour lui source de satisfaction morale, ne pas les aider relève de l'abandon et génère de la culpabilité.

Par Aouatif ROBERT | psytherapieparis.fr

L'archétype du sauveur

 

Sans en être toujours conscient, le sauveur détecte de manière instinctive les personnes vulnérables (dépression, difficultés financières, problèmes de santé, séquelles d’un passé douloureux). Dans une compulsion relationnelle, certains construisent leurs rapports sentimentaux, familiaux, professionnels ou amicaux, sur la base du secours qu'ils peuvent apporter à autrui.

Sarah, sans avoir l'impression de le chercher, se retrouve à écouter les confidences des uns et des autres. Elle se sent obligée d'être la psy de tout le monde.

La genèse du sauveur : l'enfant, parent de son parent

La propension à venir en aide aux autres, et le besoin de le faire, remonte souvent à l'enfance. La personne a été précocement placée dans un rôle de sauveur vis à vis de l’un de ses parents (mère infantile, père handicapé...), d'un frère ou d'une sœur (dont on est souvent l'aîné), ou a eu un parent qui s'est sacrifié pour son partenaire ou un proche.

En quête d'amour, le sauveur ne s'est pas senti reconnu pour sa valeur personnelle. Il a pu endosser le rôle de prothèse psychique, en étant un enfant :

  • irréprochable, montré en exemple avec fierté, dont la mission est de guérir les blessures narcissiques de son parent.
  •  protecteur, prenant sur soi la violence de l’autre parent, restant puéril pour préserver le besoin de sa mère de se sentir utile, interrompant ses études pour ne pas déstabiliser un parent peu instruit.
  • imparfait, qui permet à son parent de paraître exemplaire (notamment en le supportant) tandis que l’enfant incarne le mauvais côté du parent.

Adulte, dépossédé de toute individualisation, le sauveur reproduit ce scénario originel de conflit de loyauté vis à vis d'un parent vécu comme faible et incapable de prendre soin de lui-même.

Quelles véritables intentions motivent le sauveur ?

En voulant se rendre indispensable, le sauveur répond à son besoin de reconnaissance et de valorisation. Certains ne se sentent exister qu'à travers le secours qu'ils apportent à leur entourage.

Avide d'approbation et de gratitude, le sauveur chronique ne supporte pas la souffrance d'autrui car elle lui renvoie un reflet de la sienne. Il a l'espoir (souvent inconscient) d'être lui-même sauvé, de guérir les blessures de son passé, de restaurer une estime de soi endommagée.

Lorsque l'empathie est excessive, et l'abnégation pathologique, la notion de dette survient et la bienveillance du sauveur, un temps nourri de son propre altruisme, peut se changer en déception et en rancœur.

Corine, toujours disponible pour réconforter ses copines, se sent délaissée lorsqu'elles n'ont pas besoin d'elle. Enfant, elle consolait sa sœur cadette, faisant passer son bien-être avant le sien.

Le mécanisme du jeu psychologique

De ce besoin de sauver l'autre peut découler une tendance malsaine à construire ses relations sur une volonté de toute puissance, en utilisant et en prenant possession d'autrui. Des enjeux de pouvoir et de domination se manifestent dans ce jeu psychologique où la personne choisie par le sauveur se retrouve enfermée dans un lien régressif de dépendance.

Désigner quelqu’un comme son sauveur, c'est lui accorder le pouvoir de combler nos manques, lui déléguer la capacité de résoudre nos problèmes avec sa vision de la situation.

Dans la position de sauveur, on donne souvent le secours qu'on voudrait soi-même recevoir. Cette projection réciproque crée l’illusion que le sauveur et le sauvé sont une seule et même personne. Dans ce rapport de codépendance, chacun a besoin de l’autre et les rôles du sauveur, de la victime et du persécuteur peuvent devenir interchangeables.

Le côté obscur du sauveur

Percevant les points faibles de l'autre et persuadé de savoir comment l'aider, le sauveur lui refuse la possibilité d'accéder à ses ressources personnelles, de révéler son courage ou son intuition. Par cette aliénation et par son ascendance, en plaçant l'autre dans une position d'assisté, le sauveur l’empêche d’avoir confiance en lui et le prive de toute initiative et responsabilité.

Pour pérenniser sa fonction de béquille, le sauveur maintient sa cible dans son rôle de victime. S'attendant à l'échec de son intervention, puisqu'il s'agit de ne jamais parvenir à sauver l'autre, le sauveur est condamné à la défaite. Du fait des fortes tensions internes qu'il vit, il peut osciller entre tyrannie et angoisse : il redoute l'effondrement narcissique contre lequel il lutte depuis son enfance en perdant une relation dont il est devenu dépendant.

Une relation toxique

Mariée vingt ans à un alcoolique, Amélie a cru pouvoir le sauver, le changer. Elle a pris en charge le quotidien et refoulé sa souffrance intérieure. À distance de ses besoins personnels, elle a connu un sentiment d'incompétence et de culpabilité permanent face aux rechutes de son conjoint.

Emmuré dans une relation toxique, on se sent tellement responsable de l’autre qu’on en arrive à s'épuiser et perdre son identité. Lorsque la mission du sauveur consiste à sauver autrui contre son gré, tout effort est vain et conduit au découragement et aux reproches. Le sauveur ayant à son tour besoin de soutien, une absence de considération le confronte à l'idée qu'il se sacrifie sans être payé en retour.

Vouloir jouer les saint-bernard à tout prix n’aide en rien le sauveur dans sa quête d’autoguérison.  La répétition d'une relation sauveur/sauvé s'avère inapte à réparer la perception négative que le sauveur a de lui-même, le renvoyant à ses blessures originelles.

Cumulant les échecs sentimentaux, Paul tombe amoureux de femmes mal en point. Il s'acharne en vain à vouloir les remettre sur pied. En secourant sa partenaire, Paul aurait l'impression de sauver sa mère, internée pour dépression nerveuse.

La nécessité d'identifier ses propres besoins

Pour rompre ce schéma, il est nécessaire d'apprendre à identifier son assujettissement à des comportements souvent adoptés durant l'enfance, selon la place et la fonction (erronées) qui nous ont été assignés. Il s'agit pour certains de redéfinir ses rapports à autrui, de prendre conscience des raisons profondes qui les ont poussés a endossé des charges (maladie, place vacante…) à la place d'un proche, à porter un poids qui ne leur appartenait pas. Se libérer de ce fardeau permet d'exprimer des besoins et des émotions refoulés, et de retrouver une dynamique pour nourrir ces parties d'eux.

Quitte à déstabiliser son entourage en n'étant plus celui qui se consacre au salut des autres, il est nécessaire de s’aider soi-même, de rester connecté à ses ressentis. Il est aussi question de s'interroger sur son incapacité plus ou moins forte à recevoir, comme de faire peut-être  le deuil de ceux que l'on n'a pas pu sauver durant son enfance (ou d'accepter l'idée qu'on en a été privé).

Les enjeux du renoncement pour le sauveur : assumer ses qualités et respecter ses limites

La posture de sauveur est saine lorsqu'elle intervient dans une situation précise et ponctuelle, dans le respect des besoins et de l’autonomie du sauvé, comme des limites du sauveur. Renoncer à sa mission de sauveur compulsif implique :

  • d'affronter et de vaincre la culpabilité de ne pas sauver l’autre, sans se penser responsable de sa souffrance.
  • de surmonter les événements négatifs de la vie sans les considérer comme des punitions, en refusant d'entretenir une névrose d’échec.
  • d'accepter ses limites, et se dire qu'on mérite de vivre, d'être aimé pour soi et de s'aimer.

Une compassion, une sollicitude et une compréhension tournées vers soi sont nécessaires pour mettre fin à des tentatives de sauver l’autre dans l'espoir qu'il répare nos propres blessures.

Apprendre à différencier ses besoins de ceux des autres, s'en distancier, n’empêche ni l’empathie ni de les soutenir durant les moments difficiles. Professionnellement, le sauveur peut vouloir s'orienter vers la relation d’aide, de soin, de thérapie ou d’accompagnement. L'aide véritable n'est pas de l’ingérence, c'est considérer l’autre comme un acteur de sa vie, et mettre ses qualités de générosité à son service sans porter atteinte à son intégrité ni à la nôtre.

 

Par Aouatif ROBERT | psytherapieparis.fr

 

Aller plus loin :

La dépendance affective

L'estime de soi : des clés pour comprendre

5 bonnes raisons, et plus, de voir un psy